Playtime ou la guerre froide de l'architecture




Jacques Tati a souvent été considéré comme un doux comique, inoffensif avec ses quiproquos, sa gestuelle empotée, son air ahuri dépassé par la société des "adultes".

Or Playtime est en fait une des critiques sociales et esthétiques les plus féroces et les plus noires que le cinéma nous ait jamais donné. 


Plus riche que "Les temps Modernes", plus incisif qu'Orange Mécanique, plus subtil que Brazil, deux films qu'il précède d'ailleurs, en 124 minutes, le plus gros coup -et la ruine- de Jacques Tati, taille en pièces toute une société en gestation : la nôtre aujourd'hui.

Fracture sociale entre le bas peuple et les VIP, disneylandisation et virtualisation du patrimoine, globalisation, surveillance généralisée, toute-puissance de la télévision, indigestion automobile, obsession de l'étiquette et du paraître, omniprésence d'une technologie autoengendrée, sans autre but qu'elle même : rien ni personne ne sort indemne de ce jeu de massacre.

Un aspect émerge progressivement pour finir par dominer tous les autres : l'architecture.

Celle-ci -et ses serviteurs dépassés- est au coeur de la deuxième moitié du film. Oh, pas n'importe quelle architecture, on parle ici du Style International, comme Phillip Johnson l'a si bien nommée pour l'exposition de 1932 au MOMA.

Plus qu'un style, c'est une des premières démissions de l'architecture, poussée par une explosion du recours aux combustibles fossiles, devant la technologie.

L'architecture de verre n'aurait été possible sans l'air conditionné et les nouvelles techniques de coulage.
Libérée du climat, l'architecture de verre s'installe partout et éclipse peu à peu les particularismes, témoin ces affiches touristiques du monde entier, où trône à chaque fois le même immeuble à la rigoureuse orthodoxie moderne.

De l'invention des chaînes de montage découle la création de façades de plus en plus répétitives. La composition à l'ancienne, symétrique, "équilibrée", Palladienne, est morte, vive le systématisme.
Alors que selon Le Corbusier, les trames structurelles à poteaux et poutres devaient permettre "le plan et la façade libres", tout projet de l'époque moderne (1920-1970) démontre le contraire : la trame s'impose même là où on s'en passerait bien, témoin les bousculades récurrentes contre ce poteau à l'entrée du "Royal Garden", restaurant huppé dont les premiers clients essuient les plâtres.

Alors que l'échelle humaine devait grâce à une architecture enfin basée sur la science, devenir la mesure de toute chose, les sociétés réclament une spécialisation de plus en plus importante, des administrations de plus en plus complexes, et les bâtiments en sont le miroir : de longs couloirs aux lignes nettes mais à l'acoustique trompeuse.

Mais c'est bien au verre que Tati aimerait bien régler son compte, non sans malice, une fois pour toutes !

Verre-miroir aux alouettes, qui désoriente tout être humain normalement constitué, verre invisible, si invisible qu'on finit par l'éprouver en plein dans le nez, verre si transparent que derrière lui, toute conversation devient une pantomime. Un verre qui dit  "nous sommes une société ouverte, la preuve, vous pouvez tout voir". Par contre, quand il s'agit d'entrer, c'est une autre histoire.

Tati a sans doute imaginé qu'un jour, les prisons ne seraient plus constituées de barreaux de fer, mais de grands panneaux. De verre.