Philharmonie désemparée



Conforama ou Venturi, libre à vous de trancher sur la filiation. 

Voici la Philharmonie de Paris à quelques mois de son ouverture. Pour un temps elle nous laisse encore voir ses tripes, avant d'être carrossée de titane.


Il y avait autrefois une technique de composition dont Blondel, Franque, Ledoux, puis Garnier, s'étaient faits maîtres, comme tant d'autres.

Plan d'un Hôtel pour Monsieur le Marquis de Villefranche, François Franque, Avignon.
Publié dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert en 1762.

Elle consistait à suggérer d'importantes épaisseurs bâties et à y ménager des espaces géométriquement purs en logeant dans les massifs et les espaces résiduels des services et même parfois des pièces secondaires telles que boudoirs, fumoirs ou cabinets de curiosité. L'espace comme la pierre, étaient denrée bien trop précieuse pour qu'on se risquât à les dilapider.

Quelques plans dérogent à cette règle et font entrer dans des quadrilatères des pièces rondes, à grand renforts de massifs, comme en fit Neufforge :
Jean Francois Neufforge, 1714-1791
Published in : ' LIVRE D'ARCHITECTURE POUR L'USAGE DES
FONTAINES ET MAISONS PUBLIQUES ET PARTICULIERES
Folio, Paris, ca 1770 source

Les constructions modernes ayant bénéficié de terrains plus favorables, cela n'empêche pas certains de suivre la voie des ancêtres en ménageant des surprises dans des formes extérieures d'apparence ordinaire, comme Adolf Loos dans la Villa Müller.

Villa Müller, Adolf Loos, 1930

Selon le principe du Raumplan, les pièces, de dimensions adaptées à leur fonction, sont assemblées sans perte d'espace, comme l'auraient fait Franque, Blondel ou Ledoux au 18e siècle.

Plus tard, Rem Koolhaas, d'ailleurs souvent comparé à Ledoux, donna un nouveau souffle à cet art de la distribution en livrant la Casa da Musicà de Porto, qui par l'empilement de trois parallélépipèdes forme un polyèdre dans les interstices duquel se logent l'ensemble des accès et services. Par cette manipulation simple il génère des espaces qui tiennent aussi bien de la grotte que de l'escalier d'apparat par leurs dimensions.

Casa da Musica, OMA (Rem Koolhaas), 2005
A Paris, cet héritage semble n'avoir pas eu de repreneur. Le nouvel hôte de la Philharmonie de Paris exhibe ses desseins comme ses déboires. Vide comme la théorie qui a pu lui donner le jour, naufragé comme sous le poids de son budget déjà deux fois dépassé, il a sans doute vu le jour le lendemain d'une soirée de beuveries à AJN, alors qu'un chef de projet encore imbibé, se creusant la tête pour trouver une idée à présenter à "Jean" comme on l'appelle au bureau, tomba sur un taco enchâssé dans une motte de guacamole suintant.

Alors que j'abordai cette construction tâtonnante, le ciel se couvrit comme pour mieux se conformer aux perspectives du concours : orageuses.

Une théorie se confirme hélas au sujet des gratte-ciel : chaque fois qu'un record de hauteur fut battu, l'année suivante vit une crise économique majeure. Ce fut le cas pour l'Empire State Building (la Grande Dépression), la Sears Tower (crise pétrolière), Burj Khalifa (crise des subprimes).

Si tel est le cas pour les gratte-ciel, qu'en est-il des bâtiments plus modestes mais pas moins ambitieux, qui battent des records de bouffissure ? La Philharmonie, comme les Halles, ne portent-elles pas en présage (ou en témoignage) le délitement des responsabilités, la sénilité conceptuelle, la lente dérive d'un système qui n'en peut plus ?

Alors peut-être touchons-nous bientôt à la fin d'une ère. Peut-être qu'à l'issue de ce cycle nous pourrons de nouveau sentir, y compris dans les grands projets (car je ne doute pas que des petits y arrivent tous les jours), battre le coeur de l'architecture, débarrassé de cette masse adipeuse qu'on nomme pompeusement "geste architectural".