L'état déplorable du métier d'architecte : un fardeau pour l'économie

Permis de construire classés par surface : on note l'effet de seuil à 170 m2
Je ne parle pas souvent de mon exercice quotidien : l'architecture au service des particuliers, des copropriétés, des petites sociétés, des SCI.
Certaines circonstances méritent cette fois-ci que je me livre un peu plus sur cet étrange métier qui est une évidence pour moi depuis mes 10 ans : architecte.


Selon la loi de 1977 : 

"La création architecturale, la qualité des constructions, leur insertion harmonieuse dans le milieu environnant, le respect des paysages naturels ou urbains ainsi que du patrimoine sont d'intérêt public."

Ce qui veut dire que dans mon exercice libéral, je suis quelque part un agent de l'Etat, mais sans les pouvoirs qui y sont généralement associés dans les autres professions "d'intérêt public" et libérales.

Ainsi la prescription d'un médecin généraliste permet à l'assuré d'obtenir un remboursement. La consultation du médecin aussi est remboursée. Un médecin n'a pas à référer à une autorité supérieure pour prescrire un traitement, un congé maladie, etc. Un avocat peut être commis d'office. Il perçoit des honoraires très inférieurs aux tarifs du marché, mais selon une grille définie pour tous. Un notaire perçoit des honoraires selon un tarif fixé par l'Etat.

Rien de tout cela pour les architectes. Il y avait bien un barème d'honoraires avant l’ordonnance du 1er décembre 1986, mais aujourd'hui, les architectes peuvent fixer librement leurs tarifs. Les personnes ayant recours à un architecte ne bénéficient d'aucune baisse de TVA sur les travaux. Pour déposer une demande de Permis de Construire, les architectes ne bénéficient d'aucune présomption de compétence : délai raccourci, formalités simplifiées.

Comment l'architecte peut-il être le professionnel incontournable pour le cadre de vie de chacun, alors même que l'Etat n'y croit pas ?

Pour corser le tout, alors que l'échelle d'une construction ne dit rien sur sa propension à s'intégrer au paysage, le particulier peut se passer totalement d'un architecte en dessous de 170 m2 construits. Le résultat ? Une explosion des permis de construire jusque en-dessous de 170 m2. Avec la réforme-justifiée- de la SHON, remplacée par une Surface de Plancher qui ne comprend plus l'épaisseur des façades, il est possible de construire encore plus grand, sous cette limite fatidique.


Récemment, lors d'une intervention en collège, un élève m'a demandé : "Combien on gagne quand on est architecte?"

Je lui ai fait la seule réponse valable : "Si gagner de l'argent est pour toi une motivation, ne fais pas architecte. C'est un métier qu'on fait par passion."

Quelques chiffres sur les revenus de l'architecture en France. Les plus récents datent de 2012 : 

"En 2011, le revenu moyen des architectes était de 45 000 euros selon la CIPAV, avec une forte disparité selon les sexes puisque le revenu des femmes était de 27 700 euros et celui des hommes de 51 000 euros.
Le revenu médian n'est quant à lui que de 28 600 euros." source

Le revenu médian, cela veut dire que la moitié des architectes gagnent moins de 28600 euros par an. De quoi casser le préjugé de l'architecte notable artiste bourgeois.

L'architecture est exercée par des passionnés. Certains ont réussi à en faire une entreprise très rentable, tout en livrant des projets honnêtes, mais ils sont devenus entrepreneurs et gardent rarement le contact avec ce qui se fait dans leurs agences, trop occupés qu'ils sont à parcourir le monde pour se vendre.

La grande majorité des architectes travaille seul(e), ou avec un ou deux salariés, sans doute parce que la profession est soumise à de si fréquents revirements de fortune qu'il est difficile d'augmenter sa voilure sans craindre une faillite retentissante. Gagner un gros concours peut être une bonne nouvelle dans un premier temps, mais si par la suite ne se présentent pas d'autres commandes de la même envergure, ce beau cadeau peut se révéler empoisonné.

Quand par curiosité j'ai contacté une pépinière d'entreprise pour savoir s'ils accueillaient les jeunes architectes, on m'a répondu qu'ils n'acceptaient que les projets d'entreprises ayant pour but de se développer rapidement, avec un business plan, etc. En effet, profession de service avec des engagements au long cours (un projet prend parfois 5 ou 6 ans, sinon plus),  l'architecture n'est pas propice aux "business plans" de type "startup".

Alors pourquoi vous raconter tout ça ? Je m'en voudrais d'écrire un jour un article simplement destiné à faire pleurer dans les chaumières sur le sort des pauvres architectes. Vous ne croyez pas être concernés par ces jérémiades.

Peut-être parce que vous êtes en fait au bout de la chaîne, quelques maillons plus loin.

Lorsqu'un Permis de Construire prend six mois à être examiné, alors même qu'un architecte a été missionné pour le projet, cela représente une perte sèche de revenus pour le maître d'ouvrage, et cela se répercute sur le dynamisme économique français.

Lorsqu'une agence est peu investie dans un projet, il suffit de chercher l'explication sur la feuille d'honoraires. Les tarifs étant libres, le rabais jusqu'à l'indécence est désormais devenu la règle dans un marché de plus en plus restreint. Rien d'étonnant alors que l'investissement soit minimal une fois le marché remporté.

Lorsque le choix d'un architecte, dont l'impartialité vous garantira des prescriptions de procédés et de matériaux non subordonnées aux intérêts d'une entreprise, ne vous assure pas un avantage fiscal, il est naturel de ne pas accorder plus de confiance à l'architecte que n'en a le ministère des finances !

Lorsque les honoraires d'un architecte sont calculés au pourcentage sur le budget de travaux, comment ne pas le soupçonner de gonfler exprès le budget pour récupérer plus d'honoraires ?

Voilà comment l'état catastrophique de la profession d'architecte touche l'économie du bâtiment, et partant, l'économie toute entière. Ne serait-il pas temps de se pencher sérieusement dessus ?