L'obsolescence programmée, un combat perdu d'avance ?

Un IPhone 4 à l'écran cassé. Source

Bien sûr, nous sommes nombreux à souhaiter un jour nous débarrasser de cette fâcheuse habitude qu'ont les entreprises de nous fourguer des produits à durée de vie limitée, mais est-ce si simple ?
Avant de vouloir moraliser l'industrie, peut-être devrions-nous nous demander ce qui la pousse à agir ainsi, n'est-ce pas tout simplement lié à la nature de notre modèle économique et industriel ?


L'obsolescence, depuis quand ?

Dans le Droit à la Paresse, Paul Lafargue explique de façon lumineuse un des ressorts de ce qu'on appelle parfois aussi la désuétude planifiée :

"Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l'écoulement et en abréger l'existence. Notre époque sera appelée l'âge de la falsification, comme les premières époques de l'humanité ont reçu les noms d'âge de pierre, d'âge de bronze, du caractère de leur production. Des ignorants accusent de fraude nos pieux industriels, tandis qu'en réalité la pensée qui les anime est de fournir du travail aux ouvriers, qui ne peuvent se résigner à vivre les bras croisés."
Le Droit à La Paresse, Paul Lafargue 1848 

La recherche de solutions pour abréger la durée de vie des produits ne date pourtant pas de la révolution industrielle et ne se cantonne pas à baisser la qualité des produits. Ainsi, à la cour de Versailles, Marie-Antoinette donne le ton en portant deux robes différentes par jour, été comme hiver, et en mettant un point d'honneur à ne jamais porter la même robe deux fois. Première fashion-victim, elle fournit par cette règle un travail constant aux artisans de la mode : drapiers, tailleurs, couturières,etc. La cour évidemment lui emboîte le pas, selon ses moyens.

D'autres dispositions par le passé ont eu pour but de freiner la consommation compulsive de matières nobles et de petites mains : les lois somptuaires, dont les plus anciennes remontent à l'époque Romaine.

Une affaire d'investissement

L'histoire semble donc en perpétuel balancement entre la nécessité d'entretenir la demande et celle de préserver des ressources finie.

Vouloir juguler l'obsolescence programmée demande de trouver une solution globale à ces contraintes du système productif. Quel est le cheminement qui mène à cette aberration du design pour la poubelle ?

Lorsqu'une rupture technologique arrive, le modèle industriel ancien suppose d'importants investissements dans des machines-outils et des infrastructures, mais aussi dans une main d'oeuvre nombreuse (formation). Une fois les investissements réalisés, une société ne se sépare que difficilement de sa main-d'oeuvre ou de ses machines.
Seule solution : les faire tourner sur une longue durée.

Or qui dit rupture technologique, dit énorme marché et besoins importants en productivité. On part d'un taux d'équipement proche de zéro. Une fois l'ensemble de la population équipée, les ventes baissent, c'est la panique... Et personne ne revient pour un remplacement, car le produit est très fiable (c'est d'ailleurs ce qui fait sa réputation !). Que faire ?
  1. Démoder le produit. Proposer un produit légèrement différent, mais qui n'oblige surtout pas à renouveler l'appareil productif. On ajoute quelques options pour susciter l'envie, c'est suffisant.
  2. Intégrer un composant fragile, dont la durée de vie impactera l'ensemble du produit. (Il faut y penser dès le début !)
  3. Créer une rupture de compatibilité du produit. Ainsi on changera la forme d'un port ou d'un composant pour le rendre plus "pratique", ce qui oblige l'utilisateur à se rééquiper.
  4. Créer une rupture de support. Arrêter de fournir des pièces détachées pour un réparer un appareil
  5. Laisser faire la loi de Wirth. Cousine de la loi de Moore, elle indique que les programmes grossissent plus vite que les capacités des ordinateurs, menant ainsi de plus en plus rapidement à leur obsolescence.

Paradoxalement, c'est justement parce les composants d'une entreprise (patronat, main d'oeuvre et machines) ont une longue durée d'"amortissement", qu'elle impose une courte durée de vie à ses produits, pour s'assurer une rente régulière.


Lutter contre l'obsolescence programmée impose de trouver un autre modèle que celui de l'entreprise pour encadrer juridiquement les activités humaines. La pérennité à tout prix de l'entreprise n'est pas souhaitable, seule celle des conditions de vie des individus importe, et il y a bien des manières de l'assurer, par exemple par le revenu de base !

 

Une industrie chasse l'autre

Autre obstacle, la lourdeur de l'appareil productif. Hérité du 19ie siècle, le système des usines équipées de lourdes machines et de chaînes de production, est peut-être en passe de se voir supplanter par une technologie plus légère et flexible : l'impression 3D.
Sous ce vocable se cachent de nombreuses applications d'une idée : l'usinage paramétrique. Qu'il s'agisse d'adjonction ou de retrait de matière, quelle que soit la matière, hormis l'échelle de l'objet, sa fabrication n'est plus dépendante d'une machine conçue spécifiquement et peut se faire au plus près du consommateur, dans un atelier artisanal.

Le jour est proche où la plupart des composants de nos équipements, y compris textiles, pourront être instantanément recyclés pour donner vie à de nouvelles formes, de nouvelles solutions.

 

Brevet = invention, toujours ?

La mise au point comme l'achat d'un brevet demande des sommes très importantes, que l'entreprise investisseuse espère bien faire fructifier sur une longue durée. Comment assurer cette longévité une fois le marché saturé ? Vous avez la réponse... Peut-on innover sans brevet ? Des pistes existent partout.

Deux exemples : 

Le 12 Juin dernier, Elon Musk, entrepreneur Sud-Africain installé aux Etats-Unis, décidait de libérer tous les brevets afférents à Tesla Motors, son entreprise de fabrication de voitures électriques. Son propos est éclairant : les brevets profitent rarement aux inventeurs et servent le plus souvent à brider l'innovation au profit des entreprises les mieux installées sur un marché.

En 1839, le gouvernement français, édifié par la qualité du Daguerréotype, procédé de photographie, décida d'en racheter le brevet "afin d'en doter libéralement le monde entier".

La durée de vie des brevets a-t-elle un impact réel sur l'OP ? Je ne le crois mais, mais on peut aller plus loin.
L'on peut imaginer une caisse contributive de l'invention, qui préempterait les brevets d'intérêt public pour les libérer, et qui serait financée par des impôts sur les entreprises. Ainsi, chaque entreprise, innovante ou pas, participerait à l'essor des inventions et à leur diffusion.

De la propriété privée à la mutualisation


Un appareil mutualisé ou loué répond à un cahier des charges bien plus exigeant et rend de plus grands services car il est utilisé en continu.
C'est le cas des lave-linge des laveries collectives, des projecteurs de cinéma, de certains utilitaires.
Certains considéreraient le paiement d'un loyer pour un appareil pour lequel auparavant on payait une fois pour toutes comme un abus, mais avec l'obsolescence rapide des appareils électroniques, ne paient-ils pas régulièrement une rente au fabricant, avec en plus l'incertitude quant à la durée de vie du matériel ?
La mutualisation ou la location sont donc de véritables pistes pour arrêter le gaspillage des matières premières.


 Un faisceau de solutions


Les raisons de l'existence de l'OP sont multiples, mais les solutions apparaissent d'elles-mêmes une fois les problèmes posés. La difficulté vient du fait que cette obsolescence est au coeur de notre modèle économique consumériste. Changer de pratiques, c'est nécessairement changer de modèle.