Chemin de fer : Et si on avait tout faux ?

Une voiture-restaurant Amtrak (USA) source

De bien sombres constats :

Les TGV deviennent progressivement déficitaires et ne dégagent plus assez de marge pour renouveler le matériel. Le réseau conventionnel a besoin de rénovations importantes, RFF est structurellement (volontairement même) endettée depuis sa séparation d'avec la SNCF et depuis tente de relever ses péages à un niveau plus acceptable.

 
Les trains régionaux sont en grande partie financés...par les régions, ce qui veut dire qu'une région pauvre, dont la population, modeste, recourra souvent plus aux transports en communs, sera justement moins en mesure de fournir à ceux-ci des transports de qualité. 
Le fret a perdu plus de 50% de son trafic depuis 5 ans, tout ça parce que SNCF Fret n'accepte plus que de faire circuler des trains à un seul client. 
Et voilà une nouvelle réforme qui met en place une fausse fusion entre SNCF et RFF, sous la coupe d'une nouvelle entité chargée de les mettre d'accord. Si la France avait choisi de revenir à la SNCF d'antan, elle se serait fait taper sur les doigts : malgré les conséquences catastrophiques d'une telle mesure outre-manche, le réseau sera libéralisé ou ne sera pas, foi de commissaire européen !

Le chemin de fer est donc dans la panade...

Mais, attendez, les gouvernements successifs ne nous avaient-ils pas seriné que les gaz à effet de serre, l'épuisement des ressources pétrolières, la pollution atmosphérique, c'était super important ? Ils comptaient s'y prendre comment pour réduire la dépendance, le changement climatique et les nuisances ? Par quelques gesticulations incantatoires ?

Le chemin de fer est un outil majeur d'égalité, de réduction de l'impact environnemental et d'aménagement du territoire, trois enjeux d'intérêt général. Pourtant les mêmes qui nous serinent que la France doit être le pays de l'excellence environnementale, ne voient pas la contradiction de ces belles paroles avec la libéralisation et les objectifs de rentabilité d'un secteur au moins aussi important que l'armée, les écoles, la sécurité, la justice, la santé.

Un peu dérangeant, non ?

Parlons maintenant du chemin de fer. Quelles erreurs ont été commises ?

L'ensemble du réseau TGV a été construit depuis et vers Paris. L'intérêt de cette décision reste un mystère, car si l'on a constaté ces 10 dernières années une flambée des loyers, spécialement à Paris, c'est à cause du TGV et de la même logique centralisatrice qui prévaut pour les autoroutes. Le seul trafic valable en France serait donc vers et depuis Paris ? Et si je veux aller de Bordeaux à Nice ? De Nantes à Lyon ou de Lyon à Limoges ? Je passe par Paris et ses gares terminus distantes parfois d'une demi-heure de transports. Pour remplir ses TGV, la SNCF préfère encore vous faire passer par Paris, plutôt que de vous proposer un voyage en TER, plus long mais moins harassant, avec en prime de beaux paysages.

Les campagnes ont été privées du train par la fermeture de centaines de gares, tandis qu'à côté l'on construisait les "gares des betteraves", gares TGV situées en périphérie des villes moyennes, ou parfois entre deux villes, comme celle de Lorraine TGV, gares qui impliquent d'énormes lots de stationnement et donc dépendent fortement de la voiture. Paradoxalement, elles sont à peu près dans la même situation que les aéroports. On perd donc l'un des avantages majeurs du train : être en ville.

Le train est considéré par tous comme trop cher, certes, mais si l'on regarde de plus près, il est en fait assez modeste comparé au coût annuel d'une auto. Or comment se passer d'une voiture lorsqu'on habite à un endroit où la gare de campagne a été supprimée ? Une fois qu'on a la voiture, pas question de prendre le train, il faut l'amortir.

Lorsqu'on est automobiliste, comment avoir envie de prendre le train lorsque ça signifie être enfermé dans un espace mal climatisé (mal de gorge assuré si l'on s'endort), avec aucun lieu de convivialité, des sanitaires et des sièges mal entretenus, du bruit, des prises qui ne fonctionnement pas ?

Alors que les usagers de l'auto ne jurent que par leur confort personnel, leur "bulle", leur tranquilité, la SNCF espère attirer de nouveaux usagers en abaissant encore ses standards, et, après avoir déjà supprimé partout les voitures restaurant, elle compte supprimer aussi le bar, ceci étant apparemment le seul moyen de baisser le prix des places.

Comment donc ? Le pays où l'on parle de cuisine même aux repas, le pays mondialement connu pour sa culture culinaire, pour quelques économies de bouts de chandelles, a dans les années 80 jeté par dessus bord cette invention formidable, qui par la magie de la mécanique marie le paysage en défilement perpétuel et le confort douillet d'une bonne table ?

Est-on tombé si bas qu'on ne peut même plus faire rayonner le fondement de l'art de vivre à la française dans nos trains ? Il suffit de pratiquer les wagons-restaurants en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis, en Suisse, pour se rendre compte de la capacité énorme du wagon restaurant à tisser des liens. Que de discussions passionnantes avec des inconnus placés fortuitement à la même table ! Non seulement il ne faut pas supprimer les voitures bar, mais il faut de toute urgence remettre des voitures restaurant dans les trains pour pouvoir enfin proposer une alternative valable et originale à la voiture et à l'avion.

C'est le défi majeur pour réussir la transition énergétique, et il vaut la peine de sortir des objectifs bêtement comptables, qui sont en réalité nuisibles en termes de retombées globales.

C'est là le seul enjeu du train : non pas inciter la population habituée au train à faire toujours plus de voyages, mais inciter ceux qui prennent leur voiture ou l'avion à prendre le train.

Pour faire passer massivement les populations au train, la baisse des tarifs n'est pas une solution, la vitesse non plus, pas plus que le yield management, efficace peut être pour avoir des trains toujours pleins, mais qui, en affolant les clients par une tarification illisible, n'incite clairement pas à passer au train.

Pour passer massivement au train, il y a des solutions

- recréer un pôle public du chemin de fer (matériel et réseau), géré directement par l'Etat, garant de la desserte de l'ensemble du territoire. Abandonner la logique de "rentabilité" qui avait jusqu'ici prévalu en remettant l'intérêt général au coeur des politiques de transport. Financer ces efforts par la TIPP et les péages routiers.

- rapprocher les trains des populations, en rouvrant les gares de campagne, avec des horaires stables et faciles à consulter.

- construire une continuité de transports afin de rendre inutile la voiture individuelle, y compris dans les campagnes : minibus, autopartage, le tout géré par et depuis les gares.

- proposer une offre de fret sur chaque train voyageur, avec un système de chargement/déchargement rapide.

- ouvrir le fret aux petits clients, avec prise en charge jusqu'au dernier km.

- compléter le maillage du réseau normal en permettant les liaisons entre villes moyennes sans passer par Paris

- revoir la politique de vente de billets pour favoriser l'usage des TER même pour les longues distances (avec possibilité de changement en gare/buffet).

- Afin de favoriser le transfert massif depuis l'automobile et l'avion : rehausser les standards d'accueil des trains grandes lignes et TGV : voiture restaurant panoramique, bar, espaces familles, espaces tranquillité, services.

- Economies d'énergie : équiper l'ensemble des trains de cellules photovoltaïques et de freinages à volant d'inertie.

- abandonner la construction de LGV et favoriser la circulation de trains pendulaires légers (donc à faible poussée latérale, facteur d'usure des voies).

- lier la réforme du rail à celle du temps de travail et des congés, qui permettra d'étaler sur de plus longues durées les pointes de trafic. Créer un "bureau des temps" à l'échelle nationale.

Voilà, à vous la parole.