Qu'est-ce que la densité, au juste ?

Le quartier du Front de Seine, Paris, ©Martin Lucas, 2012
 La voici de retour, la densité. Il faudrait même densifier Paris, à entendre certaines candidates à sa Mairie. Je ne vais pas questionner l'intérêt de densifier une ville telle que Paris, car je l'ai déjà fait, mais plutôt essayer de cerner ce que désigne ce terme qui paraît simple au premier abord.


S'agit-il simplement de mettre plus de m2 dans un même espace, en essayant de garantir à chacun sa dose minimale de lumière, de ventilation, de circulation ?
En fait, la densité procède de mécanismes bien plus complexes, car elle dépend en grande partie de la manière dont le territoire est globalement organisé. La notion d'optimisation parcourt tous les processus d'aménagement, et bien sûr, la densité.

Voici trois axiomes qui permettent d'évaluer réellement la densité : 

A partir de 8 étages, la densité diminue. 
La construction de tours est encore souvent citée comme une solution dense pour Paris. Or, quelle surprise, lorsqu'on observe le plan publié par l'APUR en 1999 (impossible de trouver plus récent !), les quartiers de tours (Beaugrenelle, Olympiades, Orgues de Flandres) sont en fait les moins denses de la capitale (hormis les emprises ferroviaires, les cimetières et les parcs), alors que ceux qui réalisent les meilleures performances sont les quartiers haussmanniens !


Pourquoi cela ? Tout simplement pour des raisons d'optimum. Au-delà de sept étages et de quatre appartements en moyenne par palier, un ascenseur classique adapté aux handicapés ne suffit plus et il faut fatalement doubler les noyaux ascenseur et escalier pour absorber le trafic.
Ensuite, afin que même les habitants des premiers étages aient suffisamment de lumière, il faut un espace suffisant entre les bâtiments. Plus la tour est haute, plus l'espace est important. 
Le résultat, ce sont des technologies coûteuses à mettre en oeuvre et à entretenir, un encombrement plus important des plateaux par les circulations verticales, et une plus faible emprise au sol. Moins de densité, plus de dépenses énergétiques, non, les tours ne sont vraiment pas une solution pertinente.


Plus ta ville sera zonée, spécialisée, plus il faudra consacrer d'espace à la circulation.

La séparation des fonctions dans la ville génère inévitablement des trajets sur de plus longues distances, entre travail, loisirs et domicile, entre producteur et consommateur, etc. Le résultat est une plus longue occupation du sol par les véhicules, et donc de plus importants besoins en chaussée, au détriment des autres fonctions possibles : jardins, trottoirs, etc. 
Cet axiome nous amène inévitablement à questionner l'intérêt de bâtir sur tous les terrains libres d'une ville déjà dense, alors même qu'ils seraient bien plus efficaces utilisés en parcelles agricoles. Plus de production locale, cela veut dire moins de camions sur les routes et dans les rues, moins de besoins en circulation, et plus d'espace...pour la production locale ! Comme quoi, tout se tient ! 

Mais on peut même aller plus loin : Selon le paradoxe de Braess, créer de nouvelles routes peut augmenter les embouteillages, et en supprimer, les diminuer !
Au lieu de naviguer au gré des pressions de tel ou tel lobby, nos édiles feraient bien de se baser sur un matériau scientifique riche et incontestable en l'occurrence.

Plus tes bâtiments seront spécialisés, moins efficace ton plan sera.

C'est sans doute le point le moins connu. Il est pourtant fondamental. Il va de soi que certains bâtiments ont besoin de lumière naturelle (logements, bureaux), tandis que d'autres, pas du tout (cinéma, salle de concerts, de conférence) ou très peu (commerces). Or la conception urbaine moderniste est passée par là et perdure dans tous les projets de bâtiments publics. On sépare les fonctions, quitte à créer autant de façades aveugles que nécessaire. 
Le résultat, ce sont des salles de concert et des multiplexes qui reçoivent tous les jours quantité de lumière naturelle, mais n'en font rien. 
De l'autre côté, nous avons des immeubles de logements et de bureaux, qui ont besoin de cette lumière, et se retrouvent à devoir supporter des épaisseurs importantes pour éviter un bilan thermique trop défavorable et un espacement important pour garantir l'accès à la lumière naturelle. Cette incohérence n'est pourtant pas si ancienne. 
Rez-de-chaussée du théâtre du Châtelet, à Paris. Davioud arch.




De nombreux exemples de bâtiments intégrés, construits avant l'essor du modernisme, comme le Théâtre du Châtelet, entouré de boutiques, de cafés et de bureaux sur toutes ses faces, ou la Piscine des Amiraux, superbement intégrée dans un immeuble de logements, permettent d'obtenir une densité inégalable sans la faire peser sur l'espace public ou la qualité de vie, au contraire même. Efficacité spatiale, mixité et préservation des espaces privés et publics, qui dit mieux ?
La piscine des Amiraux, à Paris, Coupe. Henri Sauvage arch.
Aux architectes, mais surtout au législateur et aux maîtres d'ouvrage de se saisir de cette opportunité de générer une densité insoupçonnable et efficace.