Le piège du modulable




Voici Graham Hill, président de Treehugger,  compagnie visant à proposer des informations sur l'écologie et l'éthique. Un garçon très bien donc. G. Hill a décidé d'aménager (avec l'aide de deux architectes roumains, Catalin Sandu et Adrian Iancu, trop peu cités, comme tous les architectes) un petit appartement de 32 mètres carrés pour en faire, comme le dit pompeusement l'article, "8 pièces en une".


Lit escamotable, cloison mobile, bureau dépliant, table téléscopique, lits d'amis rabattables, tout le catalogue de la maison pliante y passe. Je me souviens d'un dessin de Sempé qui montrait la journée d'un homme dans un appartement de ce type. Il repliait son lit, dépliait son bureau, puis sa cuisine, puis, le soir venu, ouvrait un placard dans lequel se trouvait...sa femme !

Sempé a touché juste. L'escamotable ne change rien fondamentalement à notre mode de vie, qui reste inspiré du modèle bourgeois dans sa forme nucléaire. Ces aménagements en apparence révolutionnaires ne visent qu'à le concentrer dans une surface toujours plus petite, sans jamais interroger sa pertinence ! 

Cuisine, salle de bains, table à manger, chambre d'amis : dans le milieu de G. Hill, chacun possède sûrement un exemplaire de ces fonctions, même si elles servent très épisodiquement. Or c'est là que commence le gaspillage : moins d'engagement envers les autres et plus de nuisances, car toutes les activités consommatrices d'énergie et d'espaces sont individualisées.

Dans les grandes villes chinoises, peu d'appartements ont une véritable cuisine, tout simplement parce que les chinois achètent des plats préparés le plus souvent par le boui-boui du coin. En Suisse, la plupart des immeubles de logement ont une laverie collective. C'est autant de place gagnée dans les appartements. Certaines résidences universitaires ont des cuisines collectives.

Une véritable révolution dans le logement consisterait à mutualiser, hybrider, éclater ces fonctions et à individualiser l'espace en fonction de deux critères : temps d'usage et intimité.

D'un point de vue fonctionnel, l'aménagement escamotable a aussi beaucoup de défauts. Ainsi, on ne peut utiliser qu'une fonction à la fois. S'il a besoin de produire quelque chose chez lui, G. Hill ne peut pas étaler ses dossiers, laisser son ordinateur sorti, laisser des vêtements sur une chaise, sans que ça ait tout de suite l'air très encombré. Enfin, pour un espace modulable, il est en fait très peu évolutif. Le moindre changement dans l'aménagement demandera de lourds travaux de menuiserie. 

Ce type d'aménagement est en fait la conséquence logique de l'étau que forment pour G. Hill, d'un côté l'héritage d'un mode de vie bourgeois, et de l'autre un marché de l'immobilier structuré par des politiques urbaines déséquilibrées, qui vous donnent le choix entre urbanité et espace. 

Étonnant de la part d'un militant écologiste.