Diamants sur canopée

La "Canopée" des Halles, Paris, 2013. ©skyscrapercity


Tout le monde conviendra que Les Halles avaient besoin d'un réaménagement ( et pas seulement d'un "lifting") , ne serait-ce que pour rendre son jardin plus accessible, sa circulation intérieure plus claire. 

Malgré le peu d'interventions faites sur le "flipper", hall d'échanges du RER, labyrinthe dont seuls les initiés saisissent la géographie, les travaux en cours et les préfigurations promettent de grands progrès. 

Et pourtant...étrange attelage que cette structure que l'on voit avancer jour après jour dans le vide, écartelée entre deux massives poutres-caisson, qui ne savent pas comment s'arrêter, et qui reposent de manière incertaine sur les rives de deux bâtiments trapus, aux structures métalliques hypertrophiées. 


Etrange attelage car hormis la forme extérieure et l'évidente intention de lisse continuité entre les trois entités, il est difficile de voir autre chose qu'une greffe maladroite, un préau qui n'assume pas son identité, qui prend le relais d'une toiture pas plus affirmée, alors que ni sa fonction, ni ses prérequis ne sont les mêmes. Qui singe l'autre ? Le préau ou la toiture ? Et qui verra cela ?

De la première vue à la maquette, en passant par la vidéo, tous les médias promotionnels semblent s'adresser non pas à l'usager quotidien, mais aux chanceux qui survolent Paris. Oui, vu d'en haut c'est très joli. On passe sur le réalisme des cours au conservatoire sous le regard des badauds, et on attaque le côté esthétique.

Qu'on essaie seulement de se représenter ce que donnent les "branchies" latérales de cette raie manta vues du sol extérieur : des fentes sombres, au fond desquelles on verra de banales fenêtres. Depuis l'intérieur ? Un genre de bavoir, coupant toute vue vers la rue, inutilisable comme balcon, futur "nid à merde" que personne ne voudra se charger de nettoyer.

Quant à l'auvent proprement dit, dont le bâtiment tire son sobriquet, la seule question pertinente est :

A quoi sert-il ?

- A protéger de la pluie ? Ah c'est ballot, on a dû l'ajourer pour respecter la réglementation incendie et éviter que celui-ci soit soulevé par grand vent. Résultat, la pluie risque de passer un peu...par petit vent.

- A protéger du soleil ? Oui, c'est d'ailleurs pour cela qu'on a mis du vitrage cathédrale jaunâtre que plus personne n'utilise depuis les années 50. Les daltoniens vont enfin se sentir comme les autres.

- A relier deux petits immeubles sans caractère pour en faire une énorme crêpe. C'est du concept, cherche pas.

- A donner l'effet "wow". L'effet "wow", très recherché par les architectes qui publient, est malheureusement une conséquence d'un travail conceptuel fouillé, pas un but en soi.

Loin de moi l'idée de piétiner le travail de dizaines de confrères et de centaines d'ouvriers qui réalisent un bâtiment qui, bon an, mal an, fera ce qu'on lui demande, même s'il se la pète un peu. Non, je m'en voudrais de cela.

Mais quand même, il y a personne qui, à un moment donné a dit "Euh, vous êtes sûr que cette grande crêpe sert à quelque chose ?"?

Là je ne doute pas que quelqu'un d'autre lui a répondu : "Ne discute pas, c'est le choix du boss/c'est décidé depuis trois mois et on ne changera pas, même si c'est débile".

Voilà, c'est à ce genre de personnes et aux structures idoines que je dédie ce billet, ces personnes incapables de remettre en question, de revoir une stratégie, même quand elles ont devant le nez la preuve qu'on fait fausse route, par peur panique de l'erreur manifeste. Alors qu'au plus haut niveau décisionnel, il faudrait être capable de reconnaître ses erreurs pour avancer dans la bonne voie, le comportement le plus souvent adopté est exactement l'inverse : gardons le cap, évitons surtout d'apparaître irrésolus.

Mais ce sont aussi les conditions des consultations d'architecture qui rendent impossible toute modification visuelle a posteriori du projet, car dans ce cas l'affaire irait au tribunal avec les concurrents ! Que peut-on faire contre cela ? Peut-être revoir un peu le fonctionnement des consultations. Primer non plus un projet, mais une stratégie, de manière à laisser ouverte la porte à des modifications utiles. Ou tout simplement obliger nos édiles à suivre des cours d'architecture ?

Martin Lucas

PS : En bonus la chanson "Moon River"  du film "Diamants sur canapé" (Breakfast at Tiffany's) à qui j'emprunte mon titre.