Batnanar



En revenant sur nos écrans précédé d'un parfum de mort - celle de Heath Ledger, acteur charismatique et impliqué, Batman s'annonçait épique, sombre, humain (trop humain?). Nous serions terrassés par la colossale magnificence de l'action, par l'ambiance sépulcrale, le suspense haletant de ce film d'auteur maquillé en superproduction (180 millions de dollars).

En admirateur de l'homme chauve-souris, je m'étais préparé psychologiquement à l'arrivée de cette oeuvre qu'on décrivait comme la meilleure adaptation depuis celles de Tim Burton, sinon la meilleure tout court.
A peine le film commencé, j'allai de désillusion en désillusion.

En quelques années, certaines séries "sérieuses", comme "Alias", "24 heures", "Lost", "Prison Break", ont commencé à être prises au sérieux par les médias culturels, jusqu'à devenir des éléments sérieusement incontournables du paysage audiovisuel.
Leur points communs : des intrigues compliquées, un soupçon de géopolitique, un montage haché, beaucoup de caméra à l'épaule (esthétique parkinsonniene), des scènes d'action incompréhensibles, des décors souvent fades, des dialogues souvent anodins ou opaques, destinés à impressionner le téléspectateur, ou à faciliter son identification aux personnages, qui, on s'en doute, gagnent beaucoup en épaisseur par un tel traitement, enfin, une musique stupide à force d'être fonctionnelle et schématique.

En définitive, une bonne dose de stress quotidien, basé sur les peurs que la télévision se plait à entretenir : crime, terrorisme - de quoi se détendre avant d'aller au lit.

Je pensais avoir échappé à cela en me passant de télévision, et en me tournant résolument vers internet et le cinéma comme occupation chronophage.

Que nenni ! Avec Christopher Nolan et sa joyeuse bande, je découvre que les réalisateurs d'Hollywood sont capables de produire pour le grand écran l'équivalent de ce qu'ils ont commis pour le petit.

Commençons par le scénario, casse en règle de tout début d'imagination.
"The Dark Knight" nous instruit comme jamais sur Batman et le monde.
Ainsi, on découvre enfin qui est véritablement Batman : c'est James Bond!
Voyez le se pavaner avec trois naïades à son bras, faire du yacht, voyager à travers le monde. Découvrez comment Batman se fournit chez les meilleures entreprises américaines en gadgets de toutes sortes, dont la conception émane directement de...la CIA bien sûr!
Comme son majordome est décidément trop gâteux pour faire autre chose que le thé de cinq heures, Batman s'est vu adjoindre les services de "Q", pardon Morgan Freeman, pour se fournir en gadgets. Comme les acteurs coûtent cher à Hollywood (surtout Morgan Freeman), on a trouvé pratique de lui donner aussi la mission de gérer "Wayne Enterprises", fort heureusement d'ailleurs, parce que Bruce Wayne profite des réunions pour récupérer de ses nuits de folie.
Le Joker quant à lui est un personnage complexe et mystérieux...Tellement complexe qu'il ne connait qu'une seule blague, qu'il répète à qui mieux mieux, à toute personne sous son pouvoir : "let's put a smile on this face". Le Joker est aussi très original dans son mode opératoire. Il utilise des bombes et de l'essence. Bizarrement ça me fait penser à quelque chose. Le joker a les cheveux gras et un prurit aigu autour de la bouche, mais il s'habille chez Vivienne Westwood.

Passons à l'intrigue proprement dite. Il s'agit d'une histoire de mafieux qui cherchent à s'organiser pour gagner beaucoup de sous. Pour le détail, s'adresser à un spécialiste des marchés financiers, car je n'ai compris fichtre rien à cette histoire de gros sous. Le public visé est il celui des traders et des experts-comptables?

Une grande partie du film se passe au commissariat dans une ambiance proche d'"Urgences" avec moins de lits et plus de barreaux.
Les moyens du commissariat sont manifestement sous-dimensionnés, puisque le Joker n'a même pas sa propre cellule.
Ceux du maire sont encore plus rachitiques. Le pauvre est obligé d'occuper dans l'angle d'un building vitré, une surface de 15 m².
C'est le maire de Gotham, bon sang!! Mais s'agit-il encore de Gotham City, ville sombre, gothique, colossale, pluvieuse, ou plutôt de Chicago et ses pimpants buildings tout de verre vêtus?

Chicago, pardon Gotham, semble par ailleurs être très handicapée question système de santé. L'hôpital général de Gotham, celui là même que le Joker veut faire sauter, ressemble à celui de Sant-Andrews, dans la série burlesque "Le Coeur a ses raisons", en moins grand. Il semble que le réalisateur ait voulu démolir un véritable bâtiment pour les besoins du film, d'où le problème d'échelle.
Il y avait cependant matière à faire partager l'extase de la destruction, les murs qui se lézardent, les portes qui craquent, le mobilier qui valse, le reflet de la ville dans les éclats de verre, les entrailles offertes à tous les regards dans une agonie sans fin. Au lieu de cela, -plouf!-, comme un soufflé, vu de dessus.

Pour les scènes d'action, Christopher Nolan (peut-être ses producteurs et ses tâcherons à la mode) fait sien le dogme de la caméra sous ecstasy. Filmer à l'épaule sans stabiliseur économise plusieurs heures de réflexion sur des scènes qui fassent avancer l'intrigue, stimulent et tétanisent le spectateur.