Mémoire de Master en Architecture - Extraits








"Zut, Consorama, Arty ou encore Mondial Socquette, sont des grandes surfaces situées le plus souvent sur de grands terrains avec de grands parkings et forment de grandes zones commerciales. Les clients de ces magasins s'y rendent dans de grandes voitures très chères à entretenir (ils sont sans doûte payés pour cela). Dans ces grandes zones en isola, ou piéton ne figure pas dans le dictionnaire, le vide est roi.

Ces zones, qui sont les plus gourmandes en espaces de toute une ville (après les aéroports, tout de même), n'ont jamais été l'objet d'une moindre planification qui pourrait rééquilibrer leurs fonctions uniquement commerciales, permettre de trouver des terrains (ou simplement de l'espace au-dessus d'un parking en plein air) pour construire des logements, des bureaux.
C'est pourtant une évidence, qu'il faudrait arrêter toute implantation de bâti sur une terre cultivable ou un coin de forêt, avant d'avoir densifié et donné les qualités d'un vrai quartier à ces endroits. Si nous cherchons la clé de l'expansion de la ville sur la ville, il se pourrait bien qu'elle se trouve là. Cela aurait de mutiples avantages immédiats: les clients potentiels de ces boîtes n'auraient plus à faire deux heures de trajets dans les embouteillages pour y accéder, puisqu'ils pourraient habiter dans le quartier. Ceux qui y travaillent pourraient pareillement s'y loger."

"Les clochards de Jaurès sont partis, sans doute chassés par les forces de l'ordre. Nous nous étions jurés d'essayer d'en savoir plus sur leur mode de vie, curieux de savoir ce que cachait cet appartement en plein milieu du boulevard.
Sous le viaduc du métro, ils étaient cinq ou six, à vivre dans un aménagement fait de vieux canapés, de meubles décrépits, de matelas, sans aucune intimité, sans aucun recoin, là, au milieu de la bande décrite par les voies qui leur passaient au-dessus. C'était la preuve vivante que le dessous de ces viaducs pouvait servir de point de départ à une architecture, et pouvait abriter des êtres humains.
C'était aussi une remise en question de la notion d'intimité, et du principe de protection des biens derrière une porte d'entrée. Il y avait là autant de canapés que de personnes. Ceux-ci, avec leurs dossiers, délimitaient des espaces, créaient des nuances.
Ils ne génaient personne, et pour cause, ce terre-plein n'était jamais parcouru par les piétons."

"Ils servent parfois de décharges, de parking, ou encore, de station lavage d'auto. Ce sont les dessous des viaducs routiers. Pourquoi tant de dépenses juste pour faire passer une voiture au-dessus d'une autre? C'est devenu une habitude de mettre dans ces endroits des activités non valorisées. Il y a d'abord les défauts: bruit, difficulté d'accès. Mais il y a aussi ces nefs immenses, aux piliers majestueux, salies par des années de coulures. C'est pourtant si facile d'obtenir de l'espace habitable avec ça.
Nous avons le couvert, il suffit de clore avec une membrane tendue entre le bord du viaduc et le sol, comme une toile d'araignée. Et, à l'intérieur, installer quelque chose de bruyant, de festif, de gustatif. On pourrait dire la même chose des châteaux d'eau, qui ne font que soulever de l'eau alors qu'ils pourraient porter bien d'autres choses: une tente pour une piscine ou un gymnase.
Nous avons ainsi quantité d'ouvrages d'art, qui à cause de la division des corps de métier, ne sont pas utilisés comme ils le devraient."





"Une ligne de places de parking n'est pas qu'une commodité, c'est aussi une barrière visuelle, ou une barrière tout court, c'est une frise colorée, une vitrine technologique. C'est enfin l'état dans lequel nos voitures passent le plus clair de leur temps, utilisées plus comme un engin d'accaparement de l'espace public par une personne privée, comme une extension du logement de ses utilisateurs, que comme moyen de transport. C'est, si l'on complète ce raisonnement, une sorte de squat légalement autorisé."

"Dans les villes, il y a deux schémas récurrents et souvent combinés pour les infrastructures: le réseau maillé et le réseau arborescent. Si le réseau maillé est préférable au réseau arborescent, c'est parce qu'il est démocratique. Il permet à un citadin de ne jamais se trouver dans un cul-de-sac, et d'avoir le choix entre des dizaines de parcours pour joindre un endroit. Il a le droit de changer d'avis, sans que cela signifie un retour vers une voie principale pour s'engager sur une autre. Il a le droit de flâner, sans être obligé pour cela d'aller dans un espace dédié à la flânerie ("espaces verts"). Il ne se retrouve pas devant des barrières d'immenses propriétés privées qu'il l'obligent à faire un détour.
Si j'insiste sur ce point, c'est parce qu'il est à craindre qu'avec les tours, nous nous retrouvions face à un phénomène de résidentialisation, où seront reliées à un réseau majeur des unités de 100-250 habitants, qui seront gérées comme des châteaux forts. Leurs couloirs, leurs espaces communs ne verront passer que des gens qui veulent se rendre à un appartement précis. Quelle perte d'espace et quelle solitude dans ces simples vomitoires..."

"C'est un cinéma multiplexe, il est par définition totalement aveugle. Pourtant, on a cru bon de le dégager de tout contact avec une autre construction. Résultat: un volume qui porte ombre sur ses autres, et qui ne se sert pas de son enveloppe comme récepteur de lumière ou d'énergie.
On lui adjoint alors une épaisseur de 6 ou 7 m, de locaux qui, eux, ont besoin de lumière, et on réussit là une économie immense en termes d'espace, de structure (c'est l'épaisseur habitable qui contrevente la structure du cinéma), de déperditions thermiques, enfin un mieux palpable au niveau social, puisque les voies qui entourent cet édifices ne sont plus des culs de basse-fosse vers lesquels aucun regard de tombe, mais des espaces publics qui restent en permanence dans une surveillance diffuse (cf. Jane Jacobs, que nos ministres de l'intérieur et de l'équipement feraient bien de lire, avant de penser que tout se règle à la matraque).
Cinémas, donc, théatres, studios de télé, musées (certains seulement), stocks, boîtes de nuit, salles de concert, de conférences, etc, tous ces espaces qui n'ont pas besoin de lumière naturelle, sont une invitation à la synergie entre fonctions, à l'échange de bons procédés, pour que l'espace entre les bâtiments ne soit pas qu'un vide protocolaire, mais aussi un théatre de la vie, et un apport effectif en lumière."




"Sous la contrainte des lois de préservation du patrimoine des espaces urbains et de l'architecture, le façadisme fait rage dans les métropoles. Façadisme: technique de démolition consistant à reconvertir une façade ancienne porteuse en habillage de bâtiment neuf.
Les raisons éthiques de s'opposer à ce type d'opération sont les premières qui nous viennent à l'esprit: détournement d'une oeuvre, travestissement. Seulement après viennent les questions:
Pouquoi considère-t-on toutes les façades standardisées du XIX siècle comme des monuments d'un goût certain, alors qu'il ne s'agissait que d'opérations de promotion à destination de la moyenne bourgeoisie? Pourquoi fait-on si peu de cas des aménagements intérieurs variés, résultats de contraintes chaque fois différentes?
A un respect mal placé, préferrons encore la désinvolture totale. Avec l'espoir de voir un jour une portion d'escalier balancé et mouluré flotter au millieu d'un nuage de structure, de retrouver les pierres d'une façade dans un ouvrage intérieur. C'est grâce à ce travail de récupération qui a longtemps été pratique courante que des historiens ont pu reconstituer des églises détruites. Avec les économies de matériaux et d'énergie que cela pourrait représenter, il serait vraiment trop bête de bouder le plaisir de jouer avec cette matière travaillée, usée, pour faire quelque chose de neuf."
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